Certaines

Certaines

Ce crâne lisse, poli comme une coquille vide, n'a ni yeux, ni bouche, ni nez : juste une surface qu'on a soigneusement débarrassée de tout ce qui pourrait exprimer une pensée. Ce n'est pas un visage qu'on regarde, c'est un visage qu'on a fait taire. Et cette fissure noire, béante, qui lézarde le sommet du crâne comme un impact est l'endroit précis où la pensée a tenté de sortir, où elle a fini par se frayer un chemin de force, faute d'avoir jamais eu droit à une bouche pour le dire autrement. Le turban qui enserre la tête n'est pas un ornement, c'est un garrot. Ces bandes concentriques qui s'enroulent strate après strate ne drapent pas, elles compriment. On a habillé cette tête d'un tissu qu'on présente comme une parure, alors qu'il fonctionne comme une prison portative : impossible de s'en défaire sans défaire aussi ce qu'on prétend être sa décence.
Et ce tressage qui descend en écailles rigides jusqu'aux épaules achève de refermer le corps entier dans une armure de motifs répétitifs, uniformes, sans la moindre place pour une variation individuelle. Chaque carreau ressemble au précédent, chaque ligne rejoint la suivante dans une géométrie carcérale : le corps féminin, ici, n'est plus habillé, il est quadrillé, comme un territoire qu'on surveille case par case.Cette dénonciation, sans détour, est ce qu'on inflige encore à tant de femmes : le droit de penser confisqué ; confisqué jusqu'à ce que le vêtement devienne une cage tissée à même la peau ; le droit de parler confisqué jusqu'à ce qu'il ne reste plus, à la place du visage, qu'une coquille anonyme et muette. 

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