L'homme

L'homme

Il y a eu des hommes qu'on a renvoyés du front avec un visage qu'on n'osait plus regarder en face ; les gueules cassées, qu'on appelait ainsi par pudeur, faute d'un mot qui dise vraiment ce que l'obus avait fait à la chair. On leur donnait des masques de cuivre peint, des demi-visages de métal pour épargner aux passants le spectacle de ce que la guerre laisse derrière elle quand elle a fini de mordre.
Ce visage-ci n'a pas de masque. Il n'en a plus besoin, ou plus envie. La peau y est retournée comme un champ labouré trop de fois, chaque sillon une tranchée qu'on n'a jamais comblée. L'œil de droite pleure, mais on ne sait plus si c'est une larme ou de la boue qui descend ; la guerre finit toujours par confondre les deux.
Le nez tient encore, planté comme une baïonnette qu'on aurait laissée là faute de mieux, séparant ce qui reste du visage en deux moitiés qui ne se ressemblent plus. Et l'autre œil, à gauche, regarde ailleurs, pas par pudeur, mais parce qu'il a compris depuis longtemps qu'il n'y a plus rien à regarder en face.
On disait, après la guerre, qu'il fallait honorer ces hommes-là. On les a surtout cachés. Un siècle plus tard, on continue de fabriquer des gueules cassées ; on a juste changé le nom de l'obus.

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